Pourquoi je déteste mon job ?

Je suis libraire et je déteste mon job. Voilà qui est dit.

Bon précisons que je suis libraire dans une enseigne assimilée à de la grande distribution culturelle (un magasin bleu avec un sourire en guise de logo, pour rester vague). Et puis, je sais, détester est un bien méchant mot. Disons qu’il y a beaucoup de choses que je n’aime pas dans ce métier. Moi qui fantasmais depuis quelques années sur les libraires et les librairies, j’ai vite déchanté quand j’ai commencé à y travailler.

Première cause de désamour ? Les gens. C’est bête à dire, mais à partir du moment où ils sont dans une grande enseigne la plupart des gens te traitent comme de la merde un outil pour atteindre l’objet désiré. Pas de bonjour, pas de merci, pas de sourire, et des paroles très désagréables quand on ne trouve pas le bouquin recherché. Peu à peu, au fil des mois, je me suis sentie déshumanisée, comme si je n’étais rien de plus qu’une interface de recherche. Je vous passe les anecdotes, mais j’ai des milliers d’exemples où les clients ont été odieux avec moi ou l’un de mes collègues (de la dame qui m’a demandé si je ne faisais que ranger ou si je savais lire aussi, à ce père et son fils qui m’ont menacé en rigolant de me violer car un livre était en réimpression en passant par ce papa qui m’a envoyé violemment balader quand j’ai demandé à sa fille de patienter quelques minutes pour avoir son livre, le temps que je termine avec d’autres clients). Bien sûr, certains sont ultra sympas, mais ils sont plus rares et leur gentillesse ne suffit malheureusement pas à rattraper une journée gâchée par des cons malpolis.

Ensuite, et ça c’est clairement dû au fait que l’on soit une librairie de grande distribution, mais je ne compte plus le nombre de « GRANDS comme vous êtes j’hallucine que vous n’ayez pas tel livre (plus édité depuis les années 30), je vais aller voir un VRAI libraire ! » que j’ai entendu.  Nous ne sommes pas la bibliothèque d’Alexandrie, il est impossible physiquement d’avoir tous les livres de la création et quand bien même, un commerce est soumis à des impératifs de ventes qui font qu’on ne peut pas garder un livre qui ne se vend qu’une fois tous les deux ans. Et c’est franchement usant à la longue, en tant que petite fourmi dans l’immense machinerie qu’est la chaîne, d’être traité personnellement de libraire au rabais quand l’enseigne a choisi de ne pas suivre telle ou telle référence.

Autre cas qui finit par devenir désespérant par sa récurrence, le sempiternel « Trucmuch ça vous parle ? Côôôôôôôôôment ça vous ne l’avez pas lu ?! ». Les libraires sont des êtres humains avec les mêmes journées de 24h que vous. On ne peut pas tout lire, on a pas envie de tout lire. On a chacun nos propres goûts et nos propres domaines de prédilection et, oui, il faut envisager que la littérature polonaise d’après-guerre ne passionne pas tout le monde. Merci.

Je vous épargne les gens bizarres, les gens tactiles, les gens qui puent, les gens qui cherchent un livre sans connaitre ni l’auteur ni le titre mais qui ont entendu sur France Inter que ça parlait de baleines au chapitre 12, ceux qui te tapent un scandale parce que 1 demi-millimètre de couverture est corné, ceux qui pensent mieux connaître ton job que toi, ceux qui comprennent rien, les complotistes qui refusent donner leur adresse mail pour passer une commande, les impatients, les indécis, les insistants, les relous …

 

Côté interne, le traitement des livres m’a fendu le cœur. Mon contrat me soumet à des clauses de confidentialité sur certains points, je ne peux donc pas m’étendre autant que je le voudrais, mais sachez que très peu de temps est accordé aux livres pour être vendus. Passé ce court délai, ils sont retournés aux éditeurs et bien souvent pilonnés. Mais le pire pour moi (et paradoxalement l’expérience la plus enrichissante pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants du marché du livre) a certainement été les rendez-vous avec les diffuseurs pour acheter les nouveautés. Je ne peux encore une fois pas en dire plus mais je suis extrêmement satisfaite d’avoir tenu bon face aux détracteurs et d’avoir choisi l’autodiffusion pour Magic Mirror !

Enfin, il y a le management pourri jusqu’à l’os  de la grande distribution, mais ce n’est pas le sujet ici =).

Le portrait que je dresse est très négatif et, bien évidemment, il y a aussi pas mal de choses positives que j’ai tiré de mon expérience. Mais au bout du compte, la somme de tous les désagréments a fait pencher la balance et j’ai fini par refermer les portes de cette enseigne. Une aventure se termine, une autre se poursuit et une nouvelle va bientôt commencer 😉

Je pense vraiment que tout ce que je déteste découle du fait que j’ai travaillé dans un géant du culturel en France, je serais vraiment curieuse, si des libraires de librairies indépendantes traînent par-là, d’avoir leur propre ressenti sur leur travail !

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2 comments

  1. Alors je suis pas libraire moi-même mais j’ai eu un ami ces dernières années qui s’est lancé dans l’aventure de la librairie indépendante, spécialisée polar et roman noir, à Lille. De ce que j’ai vu, ça coûte effectivement pas mal d’argent, y’a souvent des journées très calmes avec quasiment personne qui entre (d’autant qu’il était dans une rue discrète attenante à un grand boulevard, donc pas très visible), les livres sont souvent renvoyés à l’éditeur (et je sais pas ce que ça donne ensuite mais lui-même n’était pas inquiet, apparemment si c’était pas vendu il était remboursé) et au final il a dû lâcher l’affaire pour sauver son mariage (mais c’est un problème assez ponctuel en effet ^^).

    En revanche, il a aussi rencontré pas mal d’auteurices (l’espace rencontres dans son sous-sol était notamment composé de grands murs blancs couverts des signatures des invité-e-s et j’ai moi-même pu discuter avec l’adorable Johanna Gustawsson dont j’ai adoré les livres), il a pu échanger avec beaucoup de monde et élargir son cercle social via le bouche-à-oreille. Je pense que c’est pas du tout le même cadre de travail, à la fois en matière de responsabilités, d’investissements et de risques, mais aussi de gains et de plaisir.
    En revanche, on s’en doute un peu, à Lille les librairies indépendantes ont du mal à se maintenir, à cause de la présence de la Fnac et du Furet du nord, la première ayant même fait reculer son offre culturel au profit d’un rayon électroménager design pour bobos, et le second ayant une offre tellement large qu’il a rejeté les jeux vidéo et films au sous-sol au profit des jouets -_-‘ Bref, ça a pas l’air de tout repos d’avoir sa petite échoppe livresque 🙁

    1. Merci pour ton témoignage 🙂
      Oui, les libraires sont remboursés la plupart du temps quand ils retournent les livres, en revanche bien souvent les (gros) éditeurs envoient ces mêmes livres au pilon une fois récupérés.
      Mais effectivement je pense que ce n’est pas du tout le même métier d’être libraire indépendant et de bosser pour une librairie de grande distribution.

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