Peter Pan : la teneur de la réalité

C’est sous l’influence un peu féerique de trois merveilleuses personnes que je me suis enfin décidée à découvrir l’île du Jamais par mes propres yeux, loin du filtre édulcoré du dessin animé Disney. La première, c’est Cameron Valciano, l’incroyable auteure de Tant que vole la poussière, la suite du roman de Barrie à paraître en juin 2020 chez Magic Mirror éditions. Ce texte a bouleversé le comité et l’a rendu accro en quelques pages, moi par la même occasion. Cette découverte a signé la première impulsion. La seconde a été le retour de la copine blogueuse Bangarang Daily face à ce manuscrit : cette férue du roman initial de Barrie nous aidé à analyser le manuscrit de Cameron Valciano à la lumière du texte original. Enfin le dernier élan a été initié par ma précieuse Marie qui, à la suite des discussions enfiévrées autour du manuscrit et du roman d’origine, s’est mis en tête de lire elle aussi le Peter Pan de Barrie.

A leur suite, je me suis donc retrouvée les pieds dans le sable, à suivre ce voltigeur de Peter dans ces aventures. Et quel voyage !

A ma surprise, en termes d’action et d’intrigue, le Disney reste assez proche du roman. Wendy et ses deux petits frères sont racolés entrainés au Pays Imaginaire par un jeune garçon virevoltant (et sa fée caractérielle), qui avait atterri dans leur nursery pour entendre la fin d’un conte quand son ombre s’est échappée. Dès leur arrivée sur l’île paradisiaque ils sont attaqués au canon et doivent vite apprendre les règles : ici les pirates (menés par le terrible Crochet), les indiens et les enfants perdus se font joyeusement la guerre, tandis que les sirènes jouent dans leur lagune. Le trio est vite intégré à la bande des Enfants Perdus qui vit dans une cabane cachée sous un arbre. S’ensuivront pas mal d’aventures comme le célèbre sauvetage de Tiger Lily jusqu’à ce que Wendy décide qu’il est temps pour eux de rentrer.

Avec ce bref résumé, vous voyez certainement très peu de différences entre le dessin animé et le livre qui l’a inspiré. C’est parce que la différence, la saveur, se trouve dans directement dans la manière de raconter d’où découlent toutes les significations profondes de ce texte.

J’ai été frappée, subjuguée par le narrateur. Loin de s’effacer, il a le contrôle. Il exerce une emprise totale sur l’histoire qu’il nous partage, il choisit délibérément ce qu’il raconte (et ne s’en cache pas), il façonne l’intrigue, fait des commentaires, nous fait part de la manière dont il aimerait que tout cela finisse … S’il reste anonyme, il n’en est pas moins pour moi un personnage à part entière de cette œuvre !

Bien sûr, tout est plus inquiétant que chez Disney. Chaque personnage subit le joug d’une obsession qui le rend défaillant, détraqué. Peter est plus angoissant qu’enjoué, Clochette plus détestable que mutine, Crochet plus sombre que charismatique …

La plus grande partie de l’histoire se déroule au Pays du Jamais, qui n’est autre que l’île imaginaire où tous les fantasmes enfantins ont cours. J’en avais déjà parlé dans ma vidéo au sujet de Sa majesté des mouches : une île est un lieu littéraire riche de sens, il est cadastré avec des limites physiques qu’on ne peut franchir, il fonctionne donc comme un huis clos et tout ce qui s’y passe est à mettre en lien avec le rapport à la société, à la civilisation. Comme dans Sa Majesté des Mouches, ici c’est un groupe d’enfants qui vit sur l’île et ils vont reproduire leur vision de la société. On est bien face à un satire sociale. Celle-ci a en plus la particularité de mettre au cœur de la question la place de la femme avec des protagonistes féminins qui s’érigent en archétypes : Wendy, la mère aimante et protectrice, Tiger Lily, la princesse en détresse que l’homme menace et que l’homme doit sauver, Clochette, la femme séductrice et manipulatrice. Je ne vais pas m’étendre ici sur le sujet, il est passionnant et mériterait beaucoup plus de travail et de réflexion que la réaction à chaud que je suis en train de vous livrer :).

Enfin, j’ai particulièrement été marquée par une scène qui se trouve au début du livre, peu après l’arrivée des enfants sur l’île. Le narrateur adopte le point de vue de quelqu’un qui serait caché dans un buisson et observe les allées et venues. Cette nuit là l’île est en ébullition. Il voit d’abord les pirates passer, avec leurs chants paillards et ce terrible Crochet porté sur une chaise comme un roi, puis peu après les indiens féroces, suivis de près par les enfants perdus, eux-mêmes talonnés par les bêtes de l’île et le célèbre crocodile. Peu après le manège se répète. Chaque groupe chasse l’autre, mais ils vont tous à la même vitesse, dans le même sens. L’île étant circulaire, ils ne se croiseront jamais.

Outre la jolie ruse narrative qui sert à présenter les personnages qui seront importants, cette scène est frappante car elle évoque un retour cyclique perpétuel, une ronde qui ne s’arrêterait jamais. C’est un motif qui transcende tout le roman. De Peter amnésique chronique qui oublie tout et donc se trouve à refaire les mêmes choses sans le savoir à la descendance de Wendy qui endossera le rôle de l’aïeule auprès de Peter, générations après générations.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les frontières entre le Pays Imaginaire et la réalité sont floues en plus d’être poreuses. Avant de rencontrer Peter et de connaître l’existence de l’île, Wendy et ses frères imaginent déjà cet endroit et le peuplent d’indiens, de pirates et de sirènes … Les enfants perdus passent la moitié de leur temps à faire semblant. Parfois ils mangent pour de vrai, parfois ils font semblant selon l’humeur de Peter, mais à chaque fois qu’ils font semblant il nous ai précisé que les effets sont les mêmes que s’ils effectuaient l’action en question. Quelle différence ? Parfois, en bataillant, les indiens, les pirates et les enfants décident d’intervertir leurs rôles. Les enfants deviennent pirates, les indiens deviennent enfants, comme dans un jeu … Dans le même ordre d’idée, ce qui nous est donné pour réalité, notre monde, est tout de même très étrange : il est donné pour normal d’une chienne soit la nurse des enfants (avec rémunération et jour de congés, bien sûr), Wendy ne s’étonne pas de devoir recoudre une ombre et son père décide de vivre dans une niche de chien (jusqu’à aller au travail dans sa niche) sans se faire interner. D’ailleurs dans les dernières pages du livres, on apprend que les parents de Wendy aussi font semblant : ils font semblant d’avoir un salon, et c’est comme s’ils en avaient un.

En refermant le livre, la question terrible et impérieuse se pose : qu’est-ce qui appartient à la réalité ? Quelle est la nature même de la réalité ?

C’est un roman passionnant, drôle parfois, terrible souvent, qui se lit très vite et qui est pour moi du même acabit que Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll. Essentiel.

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3 comments

  1. A chacune de tes chroniques j’ai l’impression que tu jettes un voile de lumière sur les ténèbres de mon ignorance…
    J’aimerai que tu puisses te dédoubler pour que tu ais le temps de nous faire des chroniques encore plus détaillées, voir des épisodes du conte à l’écran d’une heure, voir des thèses entière sur des romans comme celui là!

  2. Chouette chronique ! Je l’ai lu il n’y a pas longtemps moi aussi, et je l’ai également trouvé sombre et inquiétant. C’est vrai que le Disney reprend les péripéties de l’histoire mais pas du tout le ton, c’est assez déroutant. Du coup en lisant le livre j’ai eu l’impression de redécouvrir l’histoire et les personnages que je connais depuis toute petite, mais dans une dimension très différente. C’est un classique que j’aime beaucoup et la version de Cameron Valciano m’intrigue !

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