L’Enchanteur : chevalerie, amour et modernité

« Il y a plus de mille ans vivait en Bretagne un Enchanteur qui se nommait Merlin. Il était jeune et beau, il avait l’œil vif, malicieux, un sourire un peu moqueur, des mains fines, la grâce d’un danseur, la nonchalance d’un chat, la vivacité d’une hirondelle. Le temps passait sur lui sans le toucher. Il avait la jeunesse éternelle des forêts. ». Ainsi débute le roman merveilleux de René Barjavel. Avec son Enchanteur, il revisite et s’approprie ce que l’on appelle la matière de Bretagne. L’écrivain se fait conteur et se promène au gré des légendes arthuriennes afin de réactualiser ces mythes séculaires en leur restant étonnement fidèle[1]. Il choisit Merlin, l’enchanteur fils de démon, comme point d’ancrage, comme pivot de son récit. Ce personnage, aussi fascinant qu’insaisissable, insuffle au texte une ambiance féerique, entre rêve et chevalerie, entre divinité et émotions humaines.

De façon admirable, Barjavel parvient à créer du suspense à partir d’un scénario surexploité, sans trahir les œuvres d’origine, démontrant si besoin est que ce n’est pas tant l’histoire que la manière de la raconter qui sublime un roman. En réécrivant les exploits de ces chevaliers que l’on a tous lus, vus ou entendus, il réussit pourtant à leur donner un nouveau visage : j’ai personnellement pu me défaire des images de Perceval, Arthur ou Guenièvre qui étaient pourtant bien ancrées dans mon esprit formaté par Kaamelott. Il leur donne du corps en développant des personnalités profondes pour des personnages qui n’étaient que stéréotypes dans les récits originels. Ainsi, Arthur, peu charismatique, est désacralisé au profit d’un Lancelot flamboyant et touchant au possible, on se plaît à détester Morgane quand on prend en pitié la reine Guenièvre. Et bien sûr, bien sûr, il y a Viviane dans son royaume du Lac, sublimée par le regard de Merlin.

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L’Enchanteur condense brillamment en 500 pages une bonne partie du cycle Arthurien. Pour ce qui est des romans de chevalerie traditionnels, à la question piégeuse « Quel est le meilleur chevalier ? », il n’y a point de réponse définitive. Chacun est le meilleur dans l’ouvrage qui lui rend hommage. L’auteur parvient très bien à retranscrire cela en faisant pourtant intervenir plusieurs héros : chacun demeure le meilleur jusqu’à l’arrivée du prétendant suivant à la quête du Graal. Ces personnages évoluent au sein d’un récit truffé de symboles, d’allégories et de messages, pourtant il demeure frais, léger et simple. Je repère en général assez facilement la fin imminente d’un livre. C’est la première fois que je tourne la dernière page sans le savoir et que j’ai un choc en comprenant que l’histoire est terminée. En effet, la narration donne une impression d’histoire diffuse, millénaire, qui se déploie à l’infini et vivra pour l’éternité.

L’action prend place au cœur d’un univers chrétien, pourtant le traitement qui en est fait lui donne la puissance universelle réservée aux grands mythes. Ce moment particulier où le monde païen bascule dans la chrétienté est retranscrit avec une justesse indéniable : Barjavel en fait une bonne histoire, une histoire merveilleuse mais pas religieuse. J’ai particulièrement aimé la façon dont il relate la création de Dieu, puis celle du Diable qui, « puisqu’ [on croyait] en son existence, exista ». Si Dieu ne sera présent que dans les pensées des protagonistes, le Diable, lui, va prendre sa place de personnage à part entière, drôle dans sa déconfiture et presque sympathique dans ses échecs.

Le lecteur est souvent invité à sourire, en dépit de la noblesse convoquée par ce genre de récit : beaucoup de décalages comiques sont créés avec les anachronismes notoires qu’apporte Merlin avec sa connaissance du futur. Mais le roman est aussi doté de scènes bouleversantes comme la dernière apparition de Perceval, extrêmement touchante et d’une beauté rare, ou comme les ultimes retrouvailles entre Guenièvre et Lancelot qui m’ont donné des frissons pendant de longues minutes.

Ne se contentant pas des éléments déjà évoqués, L’Enchanteur est également un formidable roman d’amour. Merlin et Viviane, Guenièvre et Lancelot, Perceval et Bénie … autant de couples légendaires jalonnent le récit et tous sont soumis à la tentation du corps qui met au cœur des interrogations la corrélation entre plaisir charnel et rapport amoureux. Peut-on s’aimer sans sexe ? L’amour vaut-il tous les sacrifices ? Qu’est-ce que Dieu et son impératif de pureté face à l’amour véritable ?

Vous l’aurez compris, L’Enchanteur est un petit livre formidable à lire absolument : il ravira les chevaliers novices comme les connaisseurs aguerris de l’univers arthurien. Avec ce récit fort, fantastique, beau et complet, Barjavel nous transporte bien au-delà du réel, dans un monde éternel peuplé d’oiseaux magiques, de bois enchantés, de chevaliers valeureux, de fées envoûtantes et d’amours immortelles.

 

[1] Il existe de nombreuses sources concernant les légendes arthuriennes, ce qui implique souvent plusieurs versions pour un même épisode. Ici Barjavel s’appuie principalement sur  Geoffroy de Monmouth (Vita MerliniProphetiae MerliniHistoria regum Britanniae), Chrétien de Troyes (Lancelot ou le Chevalier de la charretteYvain ou le Chevalier au lionPerceval ou le Conte du Graal) et Robert de Boron (Merlin).

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4 comments

  1. Livre qui m’a l’air très intéressant, et que je me ferai un plaisir de lire (surtout qu’il m’aurait bien été utile pour mon sujet de tpe).

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