Le Château de Hurle : énigmes, sortilèges et éclats de rire

« Je ne lirai jamais de ebook ! » ai-je proféré à de nombreuses reprises depuis que la vague numérique a lancé son invasion dans nos quotidiens de lecteurs. J’ai tenu bon, j’ai suivi mes convictions conservatrices en matière de livre pendant des années.

Et puis, en 2009, j’ai vu l’excellentissime Château Ambulant de Hayao Miyazaki. Je vous entends marmonner un doux « Quel rapport ? » derrière votre écran. Et bien il se trouve qu’en faisant quelques recherches sur le long-métrage, j’ai appris qu’il avait été inspiré par un roman. J’ai tout de suite été saisie par un désir brûlant de lire le texte à l’origine d’un tel chef-d’œuvre. Mal m’en a pris. Je ne sais pas si je suis malchanceuse, pas douée ou si j’arrivais trop tard, mais impossible de mettre la main dessus. L’ouvrage n’est plus édité, introuvable en librairie et sur internet les prix s’envolent haut (très haut) pour un petit livre de poche de seconde main. Je l’ai cherché, longtemps, sans succès. Face à mon désespoir grandissant, mon super chéri m’a dégoté une version numérique, à laquelle je n’ai pas daigné accorder sa chance. J’ai donc gardé cette frustration en moi pendant des années (sept ans en fait) jusqu’au jour où n’y tenant plus, je me suis enfin décidé à franchir le seuil jusqu’alors indécent à mes yeux de la lecture numérique.
Et, grand dieu, que j’ai eu tort de ne pas le faire avant ! La lecture numérique a proprement parlé à quelques qualités auxquelles je ne m’attendais pas, en plus des défauts prévisibles (j’écrirai un article à ce propos si cela vous intéresse) mais l’histoire, l’histoire ! Le Château de Hurle par Diana Wynne Jones mérite d’être lu et relu qu’importe le support ! (et même si la seule version que vous dénichez se trouve être 250 pages gravées sur de la pierre, LISEZ LE).

Ce roman atypique débute à la manière d’un conte : « Dans le pays d’Ingary, où des choses étonnantes comme les bottes de sept lieues et les capes d’invisibilité existent bel et bien, c’est une véritable calamité que d’être l’aîné de trois enfants; chacun sait que vous serez le premier à échouer, si d’aventure vous décidiez d’aller chercher fortune ». Dans cet univers merveilleux où les enchanteurs sont légion et où la magie est monnaie courante (quoique effrayante) le lecteur enchanté suit les aventures rocambolesques de Sophie, une jeune fille condamnée à passer de mornes IMG_6182journées dans la chapellerie familiale jusqu’au jour où, un peu gratuitement, la terrible sorcière du désert la métamorphose en petite vieille de 90 ans. Pour ne pas affoler  ses proches, mamie Sophie quitte son foyer. En chemin vers son destin, elle va tomber sur le château ambulant du magicien Hurle qui a la sinistre réputation de dévorer les cœurs des jeunes filles. Elle pénètre l’édifice en mouvement et tombe nez à nez avec Calcifer, le démon du feu qui permet à la bâtisse de galoper.  Il promet à Sophie de l’aider à retrouver son âge si en échange elle le libère du contrat qui le lie à Hurle. Avec la contrainte (de taille) de devoir trouver par elle-même les termes de ce mystérieux contrat. Notre Sophie décide alors de rester au château pour enquêter, contre l’avis de Hurle, déjà bien occupé à repousser les requêtes du roi qui le somme de retrouver l’enchanteur Suliman et le prince Justin mystérieusement disparus … Et ainsi commence l’histoire fabuleuse du fascinant Château de Hurle.

C’est un texte hybride qui allie l’efficacité et la puissance narrative propres au conte avec le suspense et les personnages à la psychologie profonde du roman. Les protagonistes, hauts en couleur, et les liens qu’ils tissent entre eux font la force de cette histoire. On ne peut s’empêcher d’admirer Sophie que le pragmatisme à toute épreuve pousse à aller toujours en avant en dépit du sortilège dont elle est victime. De même il est difficile de ne pas s’attacher à Hurle, flamboyant, immature, arrogant et fantasque. Il a toujours un coup d’avance sur la grande partie d’échec qu’est le récit. Toutes ses pitreries qui ont l’air insignifiantes seront utiles et pertinentes à un moment. Cette tendance est symptomatique de ce qui rend ce livre si jubilatoire : tous les éléments qui semblent isolés et anodins finissent par se rejoindre et exprimer quelque chose. Le texte est fluide, il coule de source. Il est drôle aussi. En dépit des enjeux dramatiques et des antagonistes glaçants (comme la Sorcière du Désert qui s’improvise Docteur Frankenstein et essaie de construire l’homme parfait pour régner  à partir de plusieurs personnes), Le Château de Hurle et sa cocasserie dessinent au fil des pages, immanquablement, des sourires sur les visages des lecteurs.

Peu de niaiseries amoureuses entre les deux héros mais des dialogues acérés, tour à tour touchants ou hilarants, de sorte que le livre m’a paru beaucoup trop court et j’aurais vraiment aimé que le plaisir dure encore quelques centaines de pages.

Le foisonnement de personnages secondaires est loin d’être lourd ou creux, entre Lettie et Martha qui échangent leurs identités, Calcifer et ses secrets, la mystérieuse Melle Angorianne, les amourettes de Michael et de Hurle, Suliman qui combat la sorcière en plantant des fleurs, l’homme chien,  la truculente Mme Bonnafé et Mme Tarasque a l’esprit aiguisé, le texte ne perd pas en légèreté mais gagne en profondeur.

Diana Wynne Jones parvient à nous dépayser, à nous faire voyager au-delà de l’imaginable tout situant la majorité de son intrigue dans ce château extraordinaire qui déambule et change de forme. Elle interroge avec brio des thématiques aussi fortes que le fait de vieillir, la compassion, le courage, les apparences ou la responsabilité. Ultime note magistrale dans les dernières pages du livre : quand Sophie retrouve son apparence, on n’insiste pas sur sa beauté juvénile, son changement d’apparence n’est indiqué au lecteur que grâce à ses cheveux qui deviennent blonds à nouveau …

À mi-chemin entre Le Magicien d’Oz et La Belle et la Bête, avec un je-ne-sais-quoi de Docteur Who, une pincée de Merlin l’Enchanteur et une bonne dose d’originalité, c’est un roman qui vous emporte, vous bouleverse et ne vous quitte plus vraiment, même après l’avoir refermé.

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Citations :

« Michael se rue à la porte.- C’est Hurle ! rugit-il.

Le chat rétrécit jusqu’à la taille d’un chaton. Il semblait en piteux état.

-Vous êtes ridicules tous les deux ! miaula-t-il. ouvrez la porte, je suis éreinté.

[…] – Vous avez tué la sorcière ? haleta Michael.

[…] – Non, dit Hurle, en s’affalant sur le fauteuil l’air complètement épuisé. Et tout ça au plus fort de mon rhume ! gémit-il. Sophie, de grâce, enlevez cette affreuse barbe rousse et trouvez-moi la bouteille de cognac dans le placard, à moins que vous ne l’ayez bue ou transformée en térébenthine, bien sûr !  » (P. 182)

*
« Sophie leva le nez de ses cadeaux.

-Qu’est-ce qui vous fait agir, la bonté ou la poltronnerie ? ironisa-t-elle. Merci beaucoup mais je n’irais pas.
-Quel monstre d’ingratitude ! proféra Hurle en déployant les bras. Que la vase verte revienne nous submerger ! Après quoi je serai contraint de déplacer le château à mille miles d’ici ! Je ne verrai plus jamais ma jolie Lettie ![…]

Le magicien prit place sur le tabouret et exposa en termes clairs et concis sa mission à Sophie. Celle-ci remarqua qu’il n’était plus question de vase verte, maintenant qu’il avait obtenu ce qu’il voulait. Elle eu envie de le gifler. » (p 116 – 117)

*
« La porte s’ouvrit à la volée sur Hurle, dans un fracas épouvantable. Sophie se dressa d’un bond dans son réduit sous l’escalier, convaincue que la sorcière était sur ses talons.

-Ils pensent tellement à moi qu’ils jouent toujours sans moi ! brailla Hurle.

Sophie comprit qu’il essayait simplement de chanter la chanson des casseroles de Calcifer et se recoucha. Hurle heurta le fauteuil et envoya valser le tabouret au milieu de la pièce. Ensuite, il voulut monter chez lui en passant par le placard à balais puis par la cour. Perplexe, il découvrit finalement l’escalier, manqua la première marche et s’y écroula tête la première. Le château tout entier trembla.

-Mais enfin, qu’est-ce qui se passe ? demanda Sophie en risquant un coup d’œil prudent.
-Réunion du club de rugby, répondit Hurle avec une dignité pâteuse. Saviez pas que je jouais ailier pour mon université, hein, madame Nez-indiscret ?
-Si vous avez des ailes, vous ne savez plus vous en servir, ronchonna Sophie.
-Je suis né pour l’impossible, pour voir des choses invisibles, et j’allais justement me coucher quand vous m’avez interrompu. Je sais « où sont les ans passés » et « qui du diable a fendu les pieds ».
-Va te coucher, espèce d’idiot, maugréa Calcifer d’une voix endormie. Tu es ivre.
-Ivre, moi ? Je vous jure, mes amis, je suis sobre comme le chameau ! » (p. 219)

*
« – Je sens que nous allons vivre heureux toi et moi, lui déclara Hurle, j’en suis même sûr.

Il était sincère, songea-t-elle. Une vie heureuse avec Hurle promettait d’être infiniment plus mouvementée que dans n’importe quelle histoire du genre. Et Sophie était bien décidée à essayer.
-Ce sera terriblement palpitant, on ne va pas s’ennuyer, ajouta Hurle.
-Et tu m’exploiteras, sourit Sophie.

-Et tu découperas tous mes costumes pour me donner une leçon, répliqua Hurle. » (p. 250)

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13 comments

  1. Savez-vous qu’il y a une sequel (peu connue) intitulée Le Château des nuages (Castle in the air) ? Les personnages principaux ne sont pas les mêmes, et l’intrigue débute dans une autre contrée, mais l’histoire se passe dans le même univers et on retrouve Hurle et Sophie un peu plus loin dans le récit.

  2. Très certainement le seul livre que j’ai relu plusieurs fois! Un de mes favoris! Je n’ai jamais cessé d’adorer les œuvres de Maître Miyazaki depuis ma découverte de Porco Rosso quand j’étais toute petite et La château ambulant est un incontournable 🙂

  3. Super article et vidéo 😉
    Où peut-on se procurer le ebook ? Il y a plusieurs années, j’avais voulu lire le livre mais comme toi ma recherche fut un échec.

  4. Bon article!C’est drôle moi c’est l’inverse, j’ai lu le livre en 2007 ou 2008 et plus tard j’ai vu le chateau ambulant en me disant « ca me rappelle beaucoup quelque chose » ! Je ne savais pas qie le livre etait si dur à trouver maintenant

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