La Nuit de la lune bleue : humour, frisson et licorne

Imaginez un preux chevalier affrontant les épreuves de sa noble quête. Figurez vous le valeureux destrier. L’armure, splendide, à l’image du prince qui la porte. Vous le voyez ? Et bien, oubliez le ! La Nuit de la lune bleue vous fait découvrir l’envers du décor : la difficulté de faire ses besoins quand on porte une armure complète, les licornes revêches qui servent de monture, les missions –suicides auxquelles on aimerait bien couper, comme le fameux dragon à occire.

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Le prince Rupert n’est qu’une pièce de rechange dans la lignée royale : fils cadet du roi John, il sait qu’il a très peu de chances d’accéder au trône. Il est également lucide sur les tâches que son père lui confie. Elles n’ont d’autre vocation que de l’écarter, pourquoi pas définitivement, de la cour et ainsi éviter une potentielle guerre de succession si le pauvre Rupert décidait de chiper le pouvoir à son frère par la force. Coup d’état peu probable, il est chétif notre prince et pas vraiment courageux, mais sait-on jamais.

Il se lance donc sur les ordres de son roi de père, sans grande conviction, à la recherche d’une belle à délivrer et d’un monstre à rayer de la carte. Quelle n’est pas la surprise de la cour, qui pensait s’être enfin débarrassé de lui, quand il rentre au bercail avec la jeune fille … mais aussi la bête qu’il était censé éliminer ! « Un fils cadet, un dragon fatigué, une licorne susceptible et une princesse avec un méchant crochet du gauche : voilà la troupe de héros improbables qui devra faire face au prince Démon durant la nuit de la Lune Bleue »[1]. En effet son périple a poussé Rupert jusqu’au cœur du Noirbois, où règne une nuit impénétrable et où les démons se rassemblent. Le Mal irradie de cette forêt et ronge le royaume, bientôt la vermine qu’il protège aura gangréné jusqu’au château.

Simon R. Green marie ici admirablement humour et frisson.  Le roman suit une réelle évolution : le début est très drôle et plutôt léger mais chaque page gagne en tension jusqu’à atteindre son paroxysme au dénouement. L’histoire s’assombrit au fil de la lecture mais les personnages restent fidèles à eux-mêmes et leurs répliques finement ciselées sont souvent poilantes.

Parlons-en des personnages ! Chacun prend à contre-pied le stéréotype dont il est issu : le dragon loin du féroce cracheur de feu est un être raffiné qui collectionne les papillons, la princesse qui cohabite avec lui (car il ne la retient pas vraiment prisonnière) est loin de se laisser marcher sur les pieds par les hommes comme son statut de jeune-fille le voudrait, Rupert n’a rien d’un héros si ce n’est l’esprit aiguisé et le vrai prince héritier, quant à lui, n’est qu’un tas de muscles à la cervelle légèrement atrophiée. Le tout donne un mélange explosif qui fonctionne extrêmement bien.

Néanmoins, ce roman est loin d’être une simple parodie corrosive de quelques fables épiques. La Nuit de la lune bleue évoque avec beaucoup d’habilité des sujets aussi sérieux que le rôle des dirigeants, la nécessité ou non d’être honnête envers le peuple, la place des femmes dans la société, l’apprentissage du courage dans les situations désespérées ou le tragique de l’amour vrai.

Là où l’auteur excelle c’est pour écrire l’angoisse. Il réveille chez le lecteur cette peur archaïque du noir. L’anxiété se développe d’abord dans ce bois hyper oppressant où ne brille aucune lumière et finit par s’insinuer partout à mesure que les personnages laissent les épouvantes du Noirbois les terroriser n’importe où. Jusque dans des lieux aussi passionnants que l’aile disparue du château, gagnée par l’obscurité, où s’élève un escalier à l’envers, construction magique, chimérique et fascinante.

Voyage initiatique, complots de cours, sorciers dans leurs tours, histoires d’amour impossibles, scènes de batailles épiques, licornes, démons, dragons et épées magiques : La Nuit de la Lune bleue réuni tous les éléments des classiques du genre. C’est de la fantasy de haute volée que l’auteur signe là, mais avec cette touche d’originalité qui rend la lecture jouissive à souhait.

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[1] Voir quatrième de couverture.

 

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2 comments

  1. Je ne connaissais pas du tout, mais les éléments dont tu parles dans ta chronique me font beaucoup penser à un autre livre que j’ai lu : Le Prince des Fous de Mark Lawrence. C’est un livre de fantasy qui m’a beaucoup fait rire, aussi avec un prince anti-héros, d’ailleurs je m’apprête à lire la suite qui vient de sortir ^^. Bref je te remercie pour cette découverte, je l’ai noté dans ma pile à lire !

    1. Merci à toi pour l’allusion au Prince des Fous, après quelques recherches il vient de s’ajouter à ma liste 😉

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