Du Sorceleur et des contes

Comme la presque totalité d’internet, j’ai succombé à Henry Cavill au Sorceleur grâce à Netflix en décembre dernier. Enfin j’avais déjà commencé à y succomber avant. J’ai lu les deux premiers tomes il y a quelques années et j’en étais ressortie bouleversée. Cette histoire et surtout ces personnages me parlent plus que de raison. Je n’ai même pas peur d’affirmer que Yennefer est mon héroïne préférée, devant Hermione et Ophélie. C’est dire. Alors pourquoi je n’ai pas lu la suite ? Pour me la préserver pour « plus tard » parce que, pour moi, Sorceleur c’est une saga qui se savoure, qui demande du temps aussi. J’attendais surement d’être prête pour la suite. Et puis j’aimais bien cette idée d’avoir encore des tomes de cette saga qui m’attendaient dans ma bibliothèque. Sinon je me suis aussi perdue dans le jeu The Witcher 3 \o/

Avec la série Netflix, j’ai, forcément, senti le besoin de me plonger à nouveau dans cet univers et je n’ai pas résisté à l’envie de relire les deux premiers tomes. J’en suis là aujourd’hui, aussi cet article ne portera que sur Le Dernier Vœu et L’Epée de la Providence.

Plutôt que vous chanter mon amour pour Sapkowski, j’ai eu envie de vous parler d’un aspect de la saga que j’adore mais qui ressort assez peu (voir pas du tout) dans la série : les variations autour des contes de fées !

Point de panique, je spoile un petit peu mais rien qui ne soit essentiel à l’intrigue principale. Cependant si vous voulez garder une totale surprise je vous conseille de mettre de côté cet article pour plus tard.

On le sait, l’auteur s’inspire de l’histoire polonaise, des mythologies scandinaves et du folklore européen pour bâtir son univers si dense. Cela peut paraître étonnant de croiser Blanche-Neige dans un roman de High Fantasy, mais Sapkowski a ce talent particulier de plier les histoires de notre enfance et de les intégrer parfaitement au monde du sorceleur.

La Bête et la bête

Dans les deux premiers tomes de la saga littéraire donc, notre Geralt va croiser bon nombre de personnages issus de contes. Le tout premier c’est la Bête, dans Un Grain de Vérité. Cet épisode ne figure tristement pas dans la série, je pense parce qu’il ne fait pas avancer l’intrigue du triangle Yen-Geralt-Ciri. Il est néanmoins primordial dans le livre parce qu’il expose très bien qui est Geralt, ses valeurs, sa vision de son métier et les règles qui régissent son monde.

En suivant la piste de cadavres dans les bois, Geralt tombe sur un château dans la cour duquel poussent des rosiers bleus. Le maître des lieu, Nivellen, s’avère être un monstre très bien éduqué qui lui fait la conversation autour de la table. On se rend vite compte que son parcours ressemble à celui de La Bête dans le conte : pour ne pas manquer de virilité face à son armée, il viole une prêtresse qui le maudit avant de se donner la mort. Il est un monstre dans la peau d’un homme, il deviendra monstre dans la peau d’un monstre. Si le cheminement qui mène à la malédiction diffère, le péché reste le même, c’est d’orgueil dont il est question.

Petit à petit tous les habitants du palais désertent face à l’abomination qu’est devenu le prince et Nivellen se retrouve seul. Un jour, il surprend un homme en train de cueillir ses précieuses roses. Il se souvient des contes où les jeunes-filles changent les crapauds en princes et demande à l’importun de lui donner sa fille. Sauf qu’elle n’a que 8 ans. Alors Nivellen le laisse partir en lui offrant des cadeaux.

Et c’est la que la réécriture devient savoureuse : en entendant cette histoire, un père propose d’échanger sa fille contre de l’argent. Elle reste un an chez la Bête et repart couverte d’or. La rumeur se répend et Nivellen se retrouve chaque année avec une nouvelle colocataire. Il parvient à les charmer grâce à sa conversation et ses bonnes manières, mais il comprend assez rapidement que ça ne changera rien à sa condition.

La dernière en date est différente : la Belle a choisi de rester. Geralt finira par découvrir qu’il s’agit en fait d’un vampire et qu’elle est à l’origine des cadavres qui jonchent les bois alentours. Et je garde sous silence le dénouement de cet épisode pour que vous puissiez le découvrir ! 😉

Bad Snow White

On en vient à ma petite déception de la série Netflix : le cas de Renfri. Son histoire est traitée dans le premier épisode, et si tout est condensé pour les besoins de l’adaptation sur écran, le déroulé de l’action est plutôt bien respecté. En revanche on perd la saveur de ce qui faisait l’essence du Moindre Mal : la revisite de Blanche-Neige !

Renfri est née juste après une éclipse et elle est soupçonnée par sa belle-mère, épaulée de Stregebor, d’être affectée par une malédiction qui fait d’elle un monstre cruel. Elle finit par l’envoyer dans les bois avec un de ses hommes pour qu’il la tue et ramène son cœur comme preuve. On le retrouvera mort, la petite Renfri lui aura enfoncé sa broche a cheveux dans l’oreille.

La princesse survit en commettant des larcins voir en tuant quand c’est nécessaire. Toujours avec sa belle-mère aux trousses. Jusqu’à l’épisode de la pomme empoisonnée à la belladone. Heureusement qu’un gnome est là pour lui donner du vomitif et elle s’acoquine avec ce groupe de sept gnomes qu’elle persuade que c’est carrément plus rentable de dévaliser les gens sur les routes plutôt que de travailler à la mine.

Elle sème la terreur avec ses gnomes et il est dit qu’elle a un gout particulier pour empaler les gens. Un jour Stregebor parvient à la figer dans un bloc de cristal qu’il balance au fond d’une mine mais manque de pot un prince la retrouve et parvient à la désenvouter. C’est là qu’elle se lance aux trousses du sorcier ce qui l’a mènera à croiser Geralt, comme on le sait, à Blaviken.

Tout cet arrière-plan, cette profondeur autour de Renfri n’apparait pas dans la série et je trouve que le personnage du coup est un peu plat. Dans le livre on ne saura jamais si elle était vraiment sous l’emprise d’une malédiction ou juste méchante ou juste féroce en termes de survie. C’est cette inconnue qui brise Geralt et qui confère sa puissance à l’épisode. La rumeur, la façon dont les éléments de cette histoire sont racontés par différents personnages ont leur importance. On ne distingue pas bien la réalité du parcours de Renfri des racontars, des exagérations des uns et des vantardises des autres. On se plait à réinventer nous aussi Blanche-Neige. Et si la belle-mère qu’on nous a toujours dépeint n’était pas si diabolique, et si elle avait ses raisons de vouloir tuer la princesse ?

La Reine des Neiges

Dans le chapitre Eclat de glace, qui ne figure pas dans la série, Yennefer et Geralt séjournent dans la ville d’Aedd Gynvael qui signifie éclat de glace dans l’ancienne langue. Yennefer raconte que selon une légende elfique la reine de l’hiver parcourt le pays sur son traîneau, entrainant blizzard et tempête de neige. Elle sème dans son sillage des éclats de glace et si quelqu’un les reçoit dans les yeux ou dans le cœur il est dit qu’il ne pourra jamais plus être heureux. Tout ce qui n’est pas blanc deviendra horrible pour lui et il cherchera la reine jusqu’à mourir de chagrin. Geralt répliquera que cette légende est tirée d’un phénomène naturel et qu’il a entendu une autre histoire …

Cette mention, qui reprend La Reine des Neiges de Andersen, est anecdotique mais elle inclut ces histoires de contes et l’atmosphère qu’ils dégagent dans le tissu même de l’univers du roman.

La Petite Sirène

Une de mes nouvelles favorites qui n’apparait pas du tout dans la série se trouve être Une Once d’abnégation. Geralt y est embauché par le duc Agloval pour servir d’interprète entre Sh’eenaz, la sirène dont il est amoureux, et lui. Le sorceleur est chargé de la convaincre d’abandonner sa queue pour des jambes humaines. Mais la sirène refuse catégoriquement et essaie de négocier pour obtenir l’inverse : qu’Agloval la rejoigne dans l’océan.

Jaskier se passionne pour cette intrigue amoureuse et imagine la balade qui la racontera, en changeant quelques détails pour la rendre plus romanesque. Dans sa version la sirène passe un pacte avec une sorcière et échange des jambes contre sa voix. C’est exactement le conte d’Andersen mais Geralt se moque de lui et affirme que personne ne croirait jamais une histoire de la sorte.

A la fin, Sh’eenaz rejoint Agloval sur terre, à la surprise des deux compères, mais elle ne perd pas sa voix.

Des Cygnes et un cormoran

Alors qu’il se trouve dans la forêt de Brokilone pour affaire, notre Geralt croise Freixenet, un personnage qu’il a aidé quelques années plus tôt. On nous raconte qu’il avait été changé en cormoran et que sa sœur pensait le délivrer en lui cousant une chemise d’orties. Par chance le sorceleur avait réussi à le désenvoûter. Avec légèreté Geralt lui explique alors que dans la version des faits colportée, on lui a accolé dix frères, le cormoran est devenu cygne et l’obsession de la sœur pour les chemises d’orties n’est pas vaine.

On ne peut s’empêcher de remarquer que cette version ressemble au Six Cygnes ou aux Sept Corbeaux des frères Grimm.

La transmission des histoires

Ce que je trouve frappant dans toutes ces réminiscences de contes, c’est qu’il est toujours question de transmission : quelqu’un raconte l’histoire, Jaskier transforme l’aventure avant de la transmettre en chanson, Geralt découvre qu’à force d’être colporté un épisode n’a plus rien a voir avec ce qu’il s’est vraiment passé, Yennefer s’interroge sur une légende qui possède plusieurs versions … A chaque fois les revisites de contes sont l’objet d’une passation, entraînent un moment d’échange. Jamais le narrateur nous expose directement ce qui touche aux contes : ce sont des histoires que les personnages se racontent entre eux. Et c’est, pour moi, ce qui fait la saveur exquise de la plume de Sapkowski : il actualise les contes en faisant preuve d’un humour certain, joue avec ces histoires pour qu’elles magnifient son oeuvre, tout en renouant avec la tradition orale dont elles sont issues.

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2 comments

  1. Ohlala, enfin quelqu’un qui parle de l’importance des contes dans l’œuvre de Sapkowski! J’ai commencé à lire les romans après avoir vu la série et je me suis pris une sacrée claque, notamment à cause de ces réécritures. Et en cherchant quelques écrits à ce sujet sur intenet, j’ai été terriblement déçue de ne rien trouver! Du coup, évidemment, je suis vraiment heureuse que tu en parles, parce que je trouvais ça tellement dommage qu’on omet autant de parler de cela. Je n’en avais même pas entendu parler avant de me plonger dans ma lecture.. Et très clairement, « Le moindre mal » m’a bouleversé. Je l’ai relu deux fois de suite, l’auteur a une approche du conte vraiment impressionnante je trouve, sa réécriture est très marquante.
    Je vais commencé la lecture d’ « Une once d’abnégation », et tu m’as mis l’eau à la bouche!
    Merci pour ce joli article, tout y est très bien résumé et dieu que je suis contente que ce soit toi qui en parle, car tu es vraiment pour moi la grand contrice du book game!

    1. Rohlala ça me fait tellement plaisir de lire un tel commentaire, merci beaucoup ! 😀 J’ai été étonné qu’ils ne servent pas de cet aspect revisite de contes dans la série, c’est dommage. D’autant plus pour Le Moindre Mal, je trouve que ça rend l’épisode beaucoup plus profond et passionnant. J’espère qu’Une once d’abnégation t’aura plu 🙂

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