Arria Marcella, souvenirs de Pompéi

Parce qu’il est nécessaire parfois de sortir de sa zone de confort, ce soir je vous invite à (re)découvrir avec moi non pas un roman, mais une nouvelle du grand Théophile Gautier. Prêts à visiter une Pompéi peuplée de fantômes, de fantasmes et de romances avortées ?

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Source : Pixabay

L’antique cité enfouie de Pompéi fut redécouverte au XVIIème siècle et l’exhumation de cette ville conservée dans la cendre durant près de deux-mille ans a excité l’imagination et la verve littéraire de plusieurs générations d’auteurs. Théophile Gautier n’y échappe pas et la nouvelle Arria Marcella parait en 1852 dans la Revue de Paris.

L’histoire met en scène trois jeunes hommes qui visitent les ruines de Pompéi (devenues un site touristique). L’un d’eux, Octavien, va être subjugué par le buste d’une femme, moulé dans la lave. Le soir venu, il va se promener seul dans la ville morte et assiste fasciné à la résurrection de Pompéi et de ses habitants. Il vivra une histoire d’amour, aussi passionnée qu’éphémère, avec Arria Marcella, la jeune fille du moulage.

Cette nouvelle, bien que d’apparence conforme et classique aux penchants romantico-fantastiques de Gautier, est intéressante car elle soulève de nombreux thèmes en peu de pages, leur offre un traitement particulier, mais surtout parle à l’imaginaire des lecteurs. Le premier élément qui a attisé mon enthousiasme, c’est le croisement des points de vue. Des personnages du XVIIème siècle jettent un regard sur une ville antique et leur histoire est considérée par un lecteur du XXIème siècle. Cette mise en abyme des visions est à la fois amusante, déstabilisante et enrichissante. On ressent aisément la fascination qu’a pu exercer Pompéi quand elle a été redécouverte, et pour ma part, je fais preuve du même attrait. D’une certaine manière, la cité séduit encore de nos jours. On prend alors mesure de son caractère mythique. Plus qu’un fait historique, Pompéi, enfoui sous les cendres a acquis son statut de mythe. Et cette considération est grisante quand on lit les des textes d’époques différentes qui mettent en scène ou parlent de la ville mythifiée.

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Ce texte fait également preuve d’une certaine modernité. Les personnages visitent les ruines comme un site touristique, avec un guide etc. On pourrait facilement croire que l’intrigue se déroule de nos jours. Gautier nous offre ici une écriture pittoresque, si ce n’est picturale. Le texte fourmille de descriptions aux détails folkloriques et colorés. Au fil du récit une image très précise des deux faces de la ville (la Pompéi endormie et la Pompéi ressuscitée) se dessine dans l’esprit du lecteur. Ces hypotyposes font vivre et revivre la ville, elles tracent une fresque, vivante et vivace, des ruelles pavées, des maisons et des mosaïques. On aurait presque envie de lire Aria Marcella comme un document archéologique. Je n’ai pas encore eu la chance de visiter le site de Pompéi, mais les différentes photos et vidéos que j’ai pu en voir correspondent parfaitement à la  représentation que Gautier en donne. Cet hyper-réalisme (mais conté avec le style fin et poétique propre à l’auteur), rend la lecture agréable et attrayante. Grâce à des personnages comme Arria, son père ou Rufus Holconius, Gautier confère un visage, une individualité à la ville morte. On retrouve aussi des éléments historiques disséminés qui donnent du poids et du caractère au texte. On pense notamment au père d’Arria, décrit comme un chrétien. Le Vésuve a englouti Pompéi en 79 après JC et la présence ou non de chrétiens dans la ville à ce moment là fait débat ( des corps dont la posture rappelle celle de la prière chrétienne ont, par exemple, été retrouvés). Quoi qu’il en soit, la nouvelle laisse deviner une opposition forte entre le paganisme et le nouveau monde chrétien, comme cela a vraisemblablement été le cas aux prémisses de la grande religion monothéiste.

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Le travail littéraire autour de l’irruption du fantastique dans la nouvelle est aussi appréciable. Les choses se font très progressivement et le fantastique arrive à pas feutrés plus qu’il ne surgit. La clarté opalescente de la lune masque d’abord les dégradations sur les édifices (« les génies taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la cité fossile »), et au fil de son avancée dans les rues, Octavien croit apercevoir des silhouettes humaines, entend des chuchotements vagues alors que le silence devrait régner, jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’une maison en ruine quelques heures plus tôt a été restaurée « dans un état d’intégrité parfaite ». Les changements opèrent donc sur les édifices avant qu’il ne croise des citoyens et que la vie explose à Pompéi. Le fantastique ne suscite pas la peur ici, mais une sorte d’ivresse fascinée. Octavien se laisse entraîner dans le quotidien haut en couleur de la Pompéi avant le désastre, et le lecteur le suit avec plaisir.

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Le narrateur s’amuse à brouiller les pistes. Les hypothèses du rêve et du voyage dans le temps sont soulevées, mais Arria se charge de remettre les pendules à l’heure : c’est bien une histoire de fantômes que nous lisons. Arria et tous les pompéiens qu’Octavien a croisé sont morts depuis des siècles, et ce n’est que son attirance foudroyante pour le fossile du corps d’Arria qui a ramené la ville et ses habitants des limbes. On assiste à une scène drôle ou du moins cocasse. La jeune fille semble être une morte plutôt débauchée et son père, modelé par son esprit chrétien, lui reproche ses légèretés et dit à Octavien qu’il la trouverait hideuse s’il la voyait comme elle est vraiment (un cadavre). La mort est évoquée de façon décomplexée. Dans ce sens, Octavien n’est ni effrayé, ni dégouté d’avoir une morte dans ses bras. Au contraire, il est transporté par l’éclat de sa peau, par « ses beaux bras de statue, froids, durs et rigides comme le marbre ». Les tournures de phrases et les termes utilisés pour parler d’Arria ne sont d’ailleurs pas sans rappeler la magnifique Symphonie en blanc majeur du même auteur. L’histoire d’amour des protagonistes est terriblement sublime car irrémédiablement vouée à l’échec. Octavien est amoureux d’une morte, du néant, d’un idéal mythifié.

Ces amours entre morts et vivants sont un thème récurrent chez Gautier. Il profite de cette nouvelle pour exprimer quelques pensées qui lui sont chères. « Rien ne meurt, tout existe toujours; nulle force ne peut anéantir ce qui fut une fois » suggère ainsi que la force de l’amour confère une forme d’immortalité aux choses. J’ai profondément aimé ce texte. Il mêle subtilement des sujets qui me passionnent : l’antiquité gréco-romaine, l’écriture du fantastique, la relation à la mort, la nostalgie d’un passé lointain et révolu, la (re)découverte d’une cité engloutie, l’amour envers un idéal ou un objet imaginaire … Le format de la nouvelle permet de condenser l’action et de sublimer les émotions. Arria Marcella est à la fois drôle et mélancolique, léger et profond, d’une beauté vertigineuse. Ce n’est qu’une considération personnelle mais je me sens formidablement proche d’Octavien. Plus jeune, j’ai été bouleversée par Vera de Villier de Lisle Adam, et les deux nouvelles s’inscrivent à mes yeux dans la même veine, mais Arria Marcella met, en plus, en scène ce fantasme ultime de voir revivre une cité antique.

 

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1 comment

  1. Merci pour cette petite analyse d’Aria Marcella que j’ai trouvée fort intéressante et qui est en total adéquation avec mon ressenti en fin de lecture ! J’ai beaucoup aimé La Morte Amoureuse, dans la même veine, bien qu’on n’y retrouve pas le côté historique. Bonne continuation

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